Superstition et hiérarchie
« La superstition ne semble autre chose qu’une crainte mal réglée de la divinité » confiait à ses lecteurs de « caractères » l’immense La Bruyère. Telle est sans doute une des visions les plus justes et épurées portant sur ce thème de l’illusion transmissible, sur cette horreur d’aveuglement, cette croyance impie, superstition. N’importe quel lecteur de dictionnaire abrégé pourra d’ailleurs en lire le contenu obscur agrémenté des quelques références à vocation d’instruire cette inénarrable crainte de cet irrationnel ténébreux, notre archaïsme.
Si La bruyère a raison c’est que la superstition est bien cette déviation du divin. Elle émet un mensonge sur la nature et les signes du sacré et rompt l’impénétrabilité des voies d’un au-delà en y introduisant ainsi l’origine de codes purement humains. Or c’est bien en ce point précis d’un infléchissement du lien de l’homme à ses mythes que se construit l’ampleur de ces erreurs pérennes. Quoi de plus décriées pourtant que cette matière du leurre, que cette poudre aux yeux du naïf, cette texture opaque dont la surface porte déjà le discrédit. L’aveu de ses propres superstitions ne semble-t-il d’ailleurs ne pouvoir se dispenser d’une certaine raillerie de soi, d’une complaisance vainement repentie de ses tendances primitives et honteuses. Qui de ce fait, se disant superstitieux, ne verrait en cette affirmation une occasion rêvée de se moquer de soi, de sa crédulité, de ses faiblesses et manques ? C’est donc ailleurs que dans l’évidente tromperie qu’il faudrait trouver non seulement la racine mais l’activité de nos superstitions. Celles-ci paraissent souvent trop évidentes à qui se pense lucide ou honnête vis-à-vis de ses mythes ou croyances.
Nous aimerions en ce sens proposer une esquisse de la superstition d’après sa propension à se fonder sur le présupposé d’une relation hiérarchique. La superstition se définit en effet d’après son rapport à un espace mis à distance, en ce sens repoussé, rabaissé, maintenu en un domaine d’occultation. Le mot lui-même, en son étymologie trahit ce projet à peine masqué d’assujettissement et de soumission. Celui-ci vient en effet de la formule latine superstare voulant dire se tenir au-dessus. Or c’est bien là, comme en son émergence même, que se tient précisément le fond de son projet. La superstition est un mode de propagation du sens reposant précisément sur l’impossibilité de dialoguer avec son fond. C'est-à-dire qu’elle met ainsi en regard mais non en lien deux espaces distincts parce que séparés en ceci qu’elle se tient précisément au dessus et se dicte sans retenue ni question. Son contenu nous vient d’une instance supposée supérieure au sens où elle se tient au-dessus. Elle est dogmatique et aussi loin des lumières de la raison qu’elle s’établit sur le voilement de son fondement.
Dans un très beau texte intitulé L’image-le distinct Jean-Luc Nancy distingue l’espace du « sacré » du « religieux » et place ainsi l’image sous l’égide du sacré, c'est-à-dire du sacrifice.« Or le sens de « sacré » ne cesse en effet d’être confondu avec celui de « religieux ». Mais la religion est l’observance des rites qui forme et qui maintient un lien (avec les autres ou avec soi-même, avec la nature ou avec une surnature). La religion n’est pas, de soi, ordonnée au sacré. (Elle ne l’est pas non plus à la foi, qui est encore une autre catégorie. » Il y a en effet un hiatus entre le domaine de l’institution religieuse et la verticalité d’une image sacrée parce qu’en rupture. L’image n’est pas à proprement parler la chose mais ce qui s’en détache. Elle est en quelque sorte ce qui de la chose tirera la secrète puissance et portera ainsi à même la surface d’une distinction la force d’un déchaînement. Nous ne rejoignons pas là pour autant le projet d’un éloignement fictif ou d’une mise à distance artificielle. L’image dont il s’agit n’est pas un mensonge ni un détournement du divin mais plutôt le vecteur paradoxal de sa mise en présence. S’il y a ici un paradoxe c’est que cette idée de mise à distance, de rupture, de distinction semble le mieux dire la fonte de l’homme dans la matière de ses propres images. « L’image vient du ciel : elle n’en descend pas, elle en procède, elle est l’essence céleste et elle contient le ciel en elle. » Elle se détoure et se sépare en ceci qu’elle constitue un monde en soi en qui déjà l’espace d’une relation et d’un dialogue se soulève tout en se de-fixant. La distinction de l’image constitue ainsi la garantie de l’hétérogène en l’unité de chaque élément, c'est-à-dire la promesse d’un dialogue non entre l’homme et le divin mais à l’intérieur de chacun d’entre eux. « L’image est nécessairement non religieuse, car elle ne relie pas la terre au ciel mais elle tire celui-ci de celle-là. » L’image ainsi ne relie pas mais figure l’immanence absolue de toute relation. « Au commencement est la relation » disait Gaston Bachelard. La relation n’est pas subsidiaire, elle ne constitue en rien l’association secondaire de deux éléments - tels l’homme et le divin - mais trouve en l’image l’émergence simultanée de ces deux indissociables cosmiques. « L’image me touche, et ainsi touché et tiré par elle, en elle, je me mêle à elle. Pas d’image sans que je sois aussi moi-même à son image, sans pourtant passer en elle, pour peu que je la regarde, c’est-à-dire pour peu que je lui prête égard. » La superstition au contraire est toujours ce produit d’une relation a posteriori entre une cause ignorée et le tropisme d’un effet dont nous ne savons plus nous défaire.
Cette distinction entre la sphère du « sacré » et du « religieux » révèle en fait deux rapports au temps radicalement différents dont un en particulier semble correspondre à l’exacte temporalité de la scission entre l’origine de l’Un supposé et la pluralité des mondes vécus. D’un coté le temps vertical de l’immédiat détouré, de l’image ainsi sacrifié, de l’autre celle linéaire et horizontale du lien construit entre la cause et l’effet. Nous l’avons dit l’image du distinct repose sur l’idée d’un déchaînement du lien construit entre les hommes et le divin. Nous aimerions maintenant montrer comment la superstition semble entretenir un certain rapport avec le système temporel de la causalité, celui là même du continu, du plein. Car le temps de la cause est bien en nous ce prolixe vecteur d’idées reçues, d’irrationalités dogmatiques. Prenons ici l’exemple du miroir brisé comme malédiction. Découpons le, parce qu’il est justement le plus commun et montre en ce sens presque idéalement le désormais trop classique et inévitable lien de cause à effet. La cause ici est le bris du miroir alors même que l’effet se traduit par les sept ans de malheur consécutifs à l’accident. Il n’est jusque là rien de plus infondé et mystérieux que ce lien faisant de la rupture de la surface réfléchissante du miroir la cause d’un malheur de sept ans. L’explication est pourtant simple et tient en la transcendance du temps de la cause. En effet la qualité des miroirs était telle et les bourses si peu adaptées à leurs coûts, lorsque cette idée vit le jour, qu’il fallait alors sept ans d’économie afin d’imaginer leur remplacement. Nous avons là l’illustration parfaite d’une persistance d’un effet « l’idée des sept ans de malheurs » sans que n’en soit donnée la cause : « les difficultés propres aux restrictions relatives au remboursement du miroir brisé ». Le temps de la causalité ici engloutit, par l’oubli, la raison même de la cause. Le fond du problème vient du fait que cette fausse connaissance dérive d’un passé maintenu dans une sorte d’éloignement. La superstition nous montre ainsi comment celle-ci s’oppose aux images du sacré. Son contenu se déploie en fonction de sa référence à une motivation extérieure, c'est-à-dire à une cause transcendante dont la définition linéaire du temps constitue le fondement.
Le problème qui se pose ici est majeur. Il est cependant trop important pour que nous puissions en explorer l’ampleur véritable. Disons simplement que l’origine du temps linéaire de la cause ne peut être que l’antériorité absolue et indépassable de l’Un. En ce sens, le temps de la causalité est bien celui de tout monothéisme et superstition. De là précisément la transcendance indépassable de la cause. Il n’existe en effet pas de cause qui ne soit qu’une cause, c'est-à-dire cause qui ne soit pas déjà l’effet d’une autre antériorité. Le temps de la cause médiatise car il est celui de la distance entre les hommes ainsi qu’entre eux et le divin.
Il est cependant une alternative temporelle que certains comme les poètes et les mystiques ont explorée. Cette alternative, c’est celle du temps vertical de l’immédiat, du sacré tel que nous le définissions, c'est-à-dire d’une temporalité dont l’unité d’origine n’est plus vraiment celle de l’Un mais plutôt du multiple et de la fusion. Une unité qui ne se dirait plus de l’Un mais du multiple, voilà précisément la définition que Gilles Deleuze donnait de l’anarchie . Aussi sommes-nous à peine surpris de voir un astrophysicien comme Michel Cassé rejoindre cette intuition d’une origine non hiérarchique et bigarrée en répondant ainsi à la question du Parménide de Platon, « mais encore, lorsque le nombre d’objets tend vers l’un, et le langage vers zéro, il y a danger car il faut être deux pour dialoguer. Quand les physiciens arriveront à l’équation maîtresse du monde, ils seront résorbés dans cette équation et personne ne pourra la dire. Donc il est une forme « monothéiste » d’approche qui personnellement ne laisse pas de m’inquiéter. Pourquoi préféré l’un au deux ? Le deux, n’est-ce pas l’amour après tout ? La dualité dans la mécanique quantique est acceptée et c’est bénédiction pour l’explication des phénomènes. Elle tient même lieu de principe : ondes et particules sont dialectiquement liées, mais ne font pas un. »